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FI RELÈVE - L'économie canadienne pourrait se trouver dans un environnement de taux d'intérêt nominal négatif, où le taux directeur de la Banque du Canada serait par exemple de - 0,50 % (depuis juillet dernier, le taux est de + 0,50 %). Bien qu'elle semble peu probable, une telle éventualité implique que les épargnants doivent se tenir sur la défensive. Le 8 décembre dernier, dans un discours devant l'Empire Club of Canada à Toronto, Stephen Poloz, gouverneur de la Banque du Canada, a parlé d'un taux directeur négatif comme d'un outil de politique monétaire non traditionnelle, que son institution gardait à disposition.


Toutefois, Stephen Poloz a bien averti son auditoire que, pour le moment, la banque centrale n'envisageait nullement de recourir à un tel outil.

En effet, son institution prévoit que «l'économie canadienne reviendra à son plein potentiel vers le milieu de 2017. Les risques liés aux perspectives sont relativement équilibrés, a-t-il précisé. Nous n'avons pas besoin de politiques non traditionnelles à l'heure actuelle.»

«Toutefois, c'est faire preuve de prudence que d'être prêt à toute éventualité», a-t-il ajouté.

Lente remontée

Les intervenants auxquels Finance et Investissement a parlé sont essentiellement d'accord avec ce constat.

L'économie canadienne est effectivement en voie de reconstruction, jugent Benoît Durocher et Richard Beaulieu, tous deux vice-présidents et économistes chez Addenda Capital, à Montréal.

«Il est peu probable que le Canada passe à des taux négatifs, car l'économie n'est pas en récession, dit Benoît Durocher. Le déplacement du moteur économique [de l'exploitation pétrolière] vers la fabrication prend un certain temps, mais il est en train de se faire. Pour moi, il n'y a pas péril en la demeure.»

Ces deux spécialistes reconnaissent toutefois que les propos de Stephen Poloz laissent entendre que la Banque du Canada pourrait encore effectuer une ou deux autres réductions de taux de l'ordre de 0,25 point de pourcentage chacune.

Tous deux voient d'un mauvais oeil le recours à des taux négatifs, car cela pourrait engendrer une foule de conséquences malheureuses : fragilisation du système financier en raison du coût additionnel qu'un taux négatif ferait porter aux banques, incitation accrue auprès des acteurs financiers à recourir au levier financier et à la spéculation.

Sur la défensive

Si le gouverneur de la banque centrale juge que «c'est faire preuve de prudence que d'être prêt à toute éventualité», Finance et Investissement a fait de même.

Nous avons demandé à des spécialistes quelles mesures les conseillers et les épargnants pourraient prendre pour protéger leur portefeuille, et au besoin, profiter de taux d'intérêt négatifs.

La consigne générale nous est donnée par Aymen Karoui, professeur de finances à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM : «Il n'y a pas grand-chose à faire dans un portefeuille, dit-il. Un taux négatif n'est pas un signal en soi. C'est simplement la continuité d'un taux déjà très bas. Que le taux soit à + 0,25 % ou à - 0,25 %, c'est la même chose pour moi.»

C'est l'attitude qu'adopte, avec certaines nuances, Germain Lévesque, conseiller en placement au Groupe Asselin Lévesque chez Valeurs mobilières Desjardins, à Montréal. Celui-ci a déjà donné à son portefeuille une position défensive, dès novembre 2015, en vendant des blocs importants d'actions et en achetant des obligations à court terme pour hausser sa réserve d'encaisse à près de 35 % de son portefeuille.

«Pour se protéger de taux négatifs, il faut s'en éloigner», affirme Germain Lévesque. Autrement dit, il éviterait - et évite déjà - les obligations gouvernementales, tout particulièrement au Canada. Il privilégie plutôt les obligations de sociétés de qualité. «La part obligataire représente actuellement 65 % de notre portefeuille.»

De plus, Germain Lévesque porte attention aux obligations à haut rendement (cote de BBB- et moins) d'entreprises, américaines surtout. «On commence à augmenter nos positions dans les high yield américaines, où elles occupent environ 6 % de la partie obligataire.»

Il évite déjà les banques, surtout au Canada. «Si les taux deviennent négatifs au Canada, les banques n'iront pas bien», dit-il.

Priorité aux titres de qualité

Germain Lévesque pratique une politique de «rester chez nous», c'est-à-dire qu'il garde ses placements dans les marchés nord-américains, au premier chef aux États-Unis. Il possède des titres de multinationales américaines - et européennes - capables par leur présence mondiale de générer des bénéfices dans la plupart des situations.

Même attitude défensive chez Carl Parent, gestionnaire de portefeuille et premier vice-président à la Financière Banque Nationale. «Il n'est pas impossible que dans un an, les taux deviennent négatifs au Canada si l'économie se détériore beaucoup», prévient-il.

«Des taux négatifs signalent le moment de se concentrer sur des entreprises qui ont la capacité d'augmenter et de distribuer un dividende durable. Ainsi, on regarde des multinationales qui sont en position de racheter leurs titres et qui peuvent emprunter à des taux très bas», précise-t-il.

Son exposition au secteur financier est déjà basse, mais il préserve ses positions dans des entreprises financières où les gestionnaires d'actifs sont de haut calibre et qui sont peu sensibles aux variations de taux d'intérêt.

Il a toutefois réduit ses positions dans le secteur des actions privilégiées à taux révisable, particulièrement fragiles devant des taux déprimés. «On constate des dégâts dans ces types d'actions», note-t-il, mais il ajoute aussitôt : «Il pourrait toutefois y avoir des occasions d'achat à cause de baisses trop fortes.»