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La gestion indicielle augmente-t-elle les risques d'instabilité du marché boursier ? Les investisseurs individuels commencent-ils à s'intéresser aux actifs moins liquides ?

Ces questions font l'objet d'une vigie à l'Autorité des marchés financiers (AMF), et non pas de développements dans la réglementation ou d'examens ciblés, selon Hugo Lacroix, directeur principal des fonds d'investissement à l'AMF. «En tant que régulateur de proximité, nous surveillons les tendances du marché. Nous sommes à l'affût des enjeux ayant une incidence sur la protection des investisseurs», dit-il.


Hugo Lacroix précise que l'AMF est actuellement en train de mesurer les phénomènes de la gestion indicielle et des actifs moins liquides d'un point de vue quantitatif. L'AMF se demande si l'effet des bulles, des corrections et des mouvements de marchés sera amplifié parce que tout le monde investit passivement et bouge en même temps.

La vigie de l'AMF sur la gestion indicielle amène le directeur principal des fonds d'investissement à constater la complexité de ce questionnement.

«Malgré la croissance constante des fonds négociés en Bourse (FNB), la proportion d'actifs investis dans des stratégies indicielles est peut-être moins élevée maintenant qu'il y a 10 ans. La plupart des nouveaux FNB intègrent des composantes en gestion active. Cette hypothèse s'expliquerait notamment par la diversification des stratégies d'investissement utilisées par des investisseurs institutionnels depuis la crise et visant des rendements cibles plus constants», dit-il.

Citant l'exemple d'investisseurs institutionnels qui diversifient leurs actifs du côté des infrastructures et des placements dans des sociétés privées, Hugo Lacroix s'interroge sur les impacts de la transposition de ce phénomène chez les investisseurs individuels.

«Qu'arrivera-t-il si le secteur de détail manifeste éventuellement plus d'appétit pour des investissements non traditionnels, comme les infrastructures ? Le marché et les régulateurs sont-ils préparés pour cela ?» dit-il.

indices parfois utiles

Conseiller en placement, Guillaume Maurice n'est pas un chaud partisan des FNB qui reproduisent des méga-indices comme le S&P 500 ou le S&P/TSX.

«Ces grands indices peuvent fortement bouger d'une année à l'autre. Au Canada, la volatilité est au rendez-vous. De plus, si les investisseurs s'attendent à une correction de marché, il peut y avoir une ruée vers la sortie. Notre équipe n'est pas adepte de ces grands indices, car nous pensons pouvoir obtenir de meilleurs résultats, notamment en protégeant davantage les investisseurs en cas de correction boursière», dit-il.

Cependant, les indices spécialisés ont aussi un côté positif.

«Nos portefeuilles peuvent comporter des fonds négociés en Bourse spécialisés, par exemple en immobilier canadien générateur de dividendes. Aucun conseiller ne peut maîtriser tous les secteurs spécialisés pouvant faire partie des portefeuilles des investisseurs», dit Guillaume Maurice, qui est également gestionnaire de portefeuille associé au Groupe Jacques Maurice, affilié à Scotia Gestion de patrimoine.

Le «vrai débat» devrait plutôt porter sur les actifs peu liquides, selon Jean Morissette, consultant auprès de firmes de gestion de patrimoine.

«Certains actifs, comme en infrastructures, comportent des clauses de rachat qui empêchent l'acheteur de tout vendre d'un bloc au moment où il le voudrait. À l'évidence, ces actifs ne conviennent pas à Monsieur et à Madame Tout-le-monde», dit l'ex-président de Services financiers Partenaires Cartier pour le Québec.

Jacques Lussier, président et chef des placements d'Ipsol Capital, surenchérit. «Les investisseurs institutionnels ont de grandes équipes en mesure d'analyser et d'obtenir les actifs qu'ils recherchent. Actuellement, leur demande en actifs moins conventionnels, comme les infrastructures et les placements privés, est très forte. Tellement, en fait, que certains d'entre eux ont de la difficulté à obtenir ce qu'ils veulent ! Si ces actifs venaient à être distribués au détail, que resterait-il aux investisseurs individuels ? Je m'inquiéterais alors des prix et du risque d'illiquidité», signale-t-il.

Les indices peuvent-ils favoriser l'apparition de comportements de masse qui contribuent à l'irrationalité des marchés ?

«On dit à la blague qu'il y a plus d'indices que de titres sur le marché !» rétorque Jacques Lussier.

Aujourd'hui, explique-t-il, il existe des indices qui diminuent l'importance des comportements humains. On trouve, par exemple, des indices de basse volatilité, des indices de type momentum (qui cherchent à capter le dynamisme des marchés) et des indices multifactoriels. Il est difficile de penser qu'ils vont tous dans la même direction.

«Autrement dit, il y a maintenant tellement d'indices que les opinions deviennent de moins en moins importantes», affirme le président d'Ipsol Capital.

Le développement des produits alternatifs s'est effectué aux dépens des titres à revenus fixes, ce qui s'explique en définitive par la baisse quasi insoutenable des taux enclenchée par les banques centrales, affirme Jean Morissette.

«Les rendements des titres à revenus fixes devenant de moins en moins intéressants, les investisseurs individuels ont cherché des solutions de rechange. Plus les marchés de produits alternatifs s'élargiront, plus les gouvernements auront de la difficulté à financer leurs dettes, ce qui les obligera tôt ou tard à hausser les taux d'intérêt», dit-il.

Pourrait-il arriver que cette évolution amène Monsieur et Madame Tout-le-monde à détenir en portefeuille des produits alternatifs peu liquides ?

«Pour l'instant, le phénomène touche les investisseurs dans des titres dispensés. Il faudrait en reparler si un jour ces produits devenaient plus largement accessibles», dit Jean Morissette.